José Ferreira W.
JFW au 3e étage de la Tour Eiffel lors de l'équinoxe de printemps du 20 mars 2014
(en arrière-plan le pont d'Iéna, les jardins du Trocadéro et l'ombre portée de la Tour)
.
Écrits sur l'art
.
"Interview Tour Eiffel"
   propos recueillis à l'été 2014

1.

CC : Bonjour JF, tu as tenu à faire cette interview de bon matin, du haut de la Tour Eiffel… D’où te vient cette obsession pour la Tour Eiffel ? 

JFW : Ce n’est pas une obsession, c’est une fierté.

 CC : Une fierté ? 

JFW : Oui, la Tour de monsieur Eiffel est l’une des rares choses à propos desquelles je sois fier d’être français, avec la Statue de la Liberté, le Surréalisme, l'alexandrin et …la vinaigrette.

CC : C’est un sentiment nationaliste, alors ?

JFW : Je dirais plutôt : un sentiment esthétique.

CC : Ah, tu aimes cette "esthétique de l'ingénieur", comme l'appelait Le Corbusier ?

JFW : Pas spécialement. Ce que j’aime avant tout c’est l’audace du geste artistique. 

CC : Tu veux parler de la ligne épurée de la Tour, tracée d’un seul geste ?

JFW : Non, ce que j’appelle "geste artistique" c’est à la fois :
- le défi technique
- le travail de conviction auprès des décideurs
- la démesure
- le fait de croire en son projet et de le mener jusqu'au bout
- l’audace de toute l’entreprise
- le côté visionnaire tourné vers l’avenir
- et la générosité d’offrir au public cette vue imprenable sur Paris, dont on ne se lasse toujours pas depuis plus de 125 ans.

CC : Mais la Tour n’est-elle pas un objet technique avant tout ?

JFW : Pas que. Elle incarne pour moi tout ce qui fait une œuvre d’art.

CC : Ah oui? Explique-toi.

JFW : D’abord elle répond à ma définition de l’art.

 CC : Qui est… ?

JFW : "Quelque chose qui ne sert à rien mais dont on ne peut plus se passer".

CC : On pourrait dire la même chose de la drogue…

JFW : Ça n'est pas sûr que la drogue ne serve à rien. Mais la Tour, elle, c'est certain. C'était même ça sa fonction officielle: ne servir à rien. Elle fut conçue dès le départ comme un bâtiment sans fonction, sans autre utilité que de briller par lui-même, une vitrine technologique destinée à en mettre plein la vue, à promouvoir l’image et le potentiel industriel de la France à l’exposition universelle de 1889, un grand "cocorico" en somme, qui aurait dû être démantelé au bout de 20 ans, en 1909.

CC : Et pourtant elle est toujours là.

JFW : Oui, mais l’inutilité de la Tour a toujours fait débat et Eiffel savait que son utilité seule pourrait la sauver de la destruction. Il l'ouvrit à toutes sortes d'expériences scientifiques et lors de la 1re guerre mondiale, elle rendit d'inestimables services à l'état major en facilitant, du haut de ses 300m, la diffusion de communications radio stratégiques, notamment aux avions de combat, ce qui contribua à la victoire, une première dans l'Histoire. Ces loyaux services rendus à la nation suffirent à assurer sa pérennité et achevèrent d'installer sa réputation de symbole de Paris et de la France dans le cœur des Français et dans le monde entier. Il ne fut plus jamais question de la démanteler. Et aujourd’hui, il nous faut bien constater que c’est son inutilité et rien d’autre qui fait tout son charme. Un acte gratuit, ou presque, dont on ne peut plus se passer. CQFD.

CC : C’est le monument privé le plus visité au monde !

JFW : Quelle autre meilleure preuve de son inutilité ? C’est un chef-d’œuvre, au sens qu’Henri Bergson a donné à ce terme.

CC : Ah bon, Bergson a parlé d’art ?

JFW : Oui, et sa définition du chef-d’œuvre est très intéressante ; il dit, textuellement : "Une œuvre géniale, qui commence par déconcerter, pourra créer peu à peu, par sa seule présence, une conception de l'art et une atmosphère artistique qui permettront de la comprendre ; elle deviendra alors rétrospectivement géniale : sinon, elle serait restée ce qu'elle était au début, simplement déconcertante".

CC : Ça s’applique plutôt bien à la Tour Eiffel. Et tu crois que Bergson aurait pu penser à elle en écrivant cela ?

JFW : Il aurait pu, car la Tour était déjà là quand il écrivait, mais je ne pense pas que ce soit le cas. Personne ne la considérait comme une œuvre d’art à l'époque.

CC : C’est vrai, on se lamentait plutôt de sa laideur.

JFW : En effet. Et aujourd’hui, avec le recul, elle nous fait bien sourire cette "Protestation des artistes contre la Tour Eiffel", que publia en 1887 un groupe d’artistes et d’intellectuels français de premier plan.

CC : 1887, mais c’est 2 ans avant la construction de la Tour !

JFW : 2 ans avant l'inauguration, mais juste au moment où allait commencer le chantier. Et dans cette"Protestation", les signataires se réclament de "l’art et du bon goût français" qu’ils disent menacés par cette tour qu'ils qualifient d' "inutile & monstrueuse"

CC : Et ils ne l’avaient même pas vue !

JFW : C’est ce que leur répondit Eiffel, il leur dit qu’il eût été plus sage et plus prudent d'attendre et de juger sur pièce au lieu de se lancer à l’aveuglette dans des spéculations hasardeuses et un anathème hâtif.

CC :: Tu veux dire UNE nana thémative ?

JFW : Non : UN;a-n-a-t-h-è-m-e, plus loin : hâtif.

CC : Ah ! Oui ! bien-sûr, hâtif !

JFW : Dans cet empressement, ils décrivent cette tour qu’ils n’ont pas vue comme une "horreur […] qui déshonorera Paris".

CC : Ils n’étaient pas très bien inspirés puisque c’est l’inverse qui s'est produit

JFW : Pas très inspirés, c’est le moins qu'on puisse dire. Sauf sur un point : ils pressentirent horrifiés -et je les cite : que "le Paris des gothiques sublimes, de Puget, de Barye, […] sera devenu le Paris de M. Eiffel".

CC : Et c’est exactement ce qui s’est passé !

JFW : Eh oui, et pour le plus grand bénéfice de Paris. Quand tu vois à quel prix les agents immobiliers te font payer la fameuse "vue sur la Tour Eiffel", les salauds !

CC : Et comment a réagi Eiffel à toutes ces protestations ?

JFW : Sur la question esthétique, par exemple, Eiffel a dit qu’il était erroné de penser que les ingénieurs ne se souciaient pas d’esthétique ni d’élégance et décréta dans la foulée que "sa tour serait belle parce que les courbes des ses 4 arêtes seront la réponse formelle la mieux adaptée à la contrainte de résistance au vent".

CC : La fonction crée l'organe, comme dans la nature ! Eiffel biomimétique avant la lettre !

JFW : Et Eiffel leur asséna le coup de grâce lorsqu’il leur répondit que les habituelles théories de l’art ne seront plus guère applicables à sa Tour. À l'évidence, il était tout-à-fait conscient d’être en train d’opérer un changement de paradigme esthétique. Sa vision fit preuve d'une liberté et d'un modernisme incroyables !

2.

CC : Eiffel aurait donc été animé aussi par des préoccupations esthétiques ?

JFW : Ça ne fait aucun doute ! et c’est une des autres raisons qui me fait aimer cette Tour. Si on l’analyse finement, on remarque qu’elle a été très soignée sur le plan esthétique. Dans son livre sur la Tour, Roland Barthes a écrit à ce propos, qu’un objet inutile ne pouvait trouver sa justification que s’il était beau ; ses mots exacts sont : "si délaissé sur le plan de l’usage, il est récupéré sur celui de l’art".

CC : Alors, selon toi, en quoi la Tour Eiffel est-elle belle?

JFW : Je suis d'accord avec André Breton lorsqu'il dit que "le merveilleux est toujours beau, qu'il n’y a même que le merveilleux qui soit beau !". Pour moi, une œuvre d'art doit émerveiller. Sinon, elle est ratée, elle est inutile, elle encombre. C'est en cela que la Tour de M. Eiffel est belle : elle suscite et continue de susciter immanquablement l'émerveillement.

CC : Mais sur le plan strictement morphologique ?

JFW : Parlons-en. La courbe de ses 4 arêtes, par ex., dont Eiffel nous dit qu'elle résulte du calcul de résistance au vent, n'est autre qu'une "courbe de chaînette", cette courbe naturelle dictée par la gravité, très utilisée en architecture, par ex. par Gaudí. C’est ce qui donne à la Tour cette élégante silhouette élancée.

CC : Mais si ces courbes sont naturelles ou dictées par la nécessité, sont-elles encore l’œuvre d’Eiffel ? Où est l’art ? Où est l'intervention de l'Homme ?

JFW : L’art du constructeur consiste à s’accommoder des forces de la Nature avec la plus grande économie de moyens. Les arcs-boutants de Notre Dame et leurs contreforts sont eux aussi dictés par la nécessité. On pourrait penser qu’ils sont de trop et vouloir les retirer mais c'est grâce à eux que l'édifice gothique peut prétendre à la légèreté, à l'élévation et à l'espace intérieur. Sans eux la cathédrale s’écroulerait, ils font partie intégrante de l’esthétique gothique. C’est d’ailleurs à cause d’eux que Dalí appelait Notre Dame la "carcasse de poulet" quand il la voyait de derrière depuis La Tour D’argent.

CC : La "carcasse de poulet" ?

JFW : Oui, Dalí était très prompt à la métaphore culinaire.

CC : On s'éloigne…

JFW : Pas tant que ça parce que les courbes des arcs-boutants ressemblent beaucoup à celles des grandes arches situées sous le premier étage de la Tour. Ces arches qu'Eiffel nommait "arcs décoratifs" adoucissent considérablement la silhouette de la Tour et contribuent à lui donner visuellement cette impulsion vers le haut, tout en la reliant à l’histoire de l’architecture. C’est très réussi ! Quand on voit les premiers dessins de la Tour, d’où ces arches sont absentes, on comprend tout de suite ce qu’elles apportent sur le plan esthétique et symbolique. Sans elles la Tour était laide, raide, Alfred.

CC : Alfred ?

JFW : C'était juste pour la rime.

CC : Dans ce cas tu aurais pu dire bien des rimes encore, il y avait aussi : Ted, plaid, palmipède, pinède, apartheid, parallélipipède, tiède…

JFW : Tiède c'est pas mal, mais revenons à nos moutons : si la Tour était réduite à ses 4 arètes et qu'on la trempait dans l'eau savonneuse, la section des membranes obtenues formeraient entre les 4 pieds exactement les mêmes arches. Ce sont des courbes de tension minimum. De fait, quand on se trouve au centre du parvis, sous la Tour, on a la sensation d’être à l’abri d’un dôme virtuel, transparent, en verre, en air, en savon. Non, c’est vraiment du grand art !

CC : On dit que ce n’est pas Eiffel qui aurait dessiné ces arches…?

JFW : C’est juste, c'est son architecte Stephen Sauvestre, mais qu’importe. Elles sont là et c’est ce qui compte. Eiffel a eu l’intelligence de s’entourer d’un architecte a qui il a délégué le jugement esthétique et la mise au point formelle du bâtiment. Sage décision. À propos des arches, tu remarqueras que les motifs rayonnants qui y sont découpés amplifient l'élan ascendant de la Tour en la faisant rayonner vers le haut à partir d’un point central, comme une lanterne, comme une explosion. C’est très bien vu. Delaunay ne s'y est pas trompé : il a placé ce motif sur toutes ses représentations de la Tour comme un signe distinctif auquel la Tour semble pouvoir être réduite. On peut seulement regretter qu’ils ne s’étendent pas plus haut, à la place de cette série de petites croix de Saint-André superposées qui supportent le 1er étage, qui sont à mon avis le seul élément maladroit de la Tour sur le plan esthétique.

 CC : Je vois que tu peux en parler pendant des heures….

JFW : Des heures, mais c'est toi qui m'a demandé de m'exprimer sur l'esthétique de la Tour. J'aurais pu évoquer aussi l'élégance de la fusion des 4 piliers en 1 après le 2e étage, ou de ce trapèze de ciel entre le 1er et le 2e étage, mais je crains de devenir lassant. En tout cas on est bien obligé de crier au génie en ce qui concerne le 3e étage.

CC : Que veux-tu dire ?

JFW : Le fait que le chapiteau et la plate-forme du 3e étage soient en saillie, dépassent du contour général, cela fonctionne à merveille et contribue sans doute à l’aspect phallique de la Tour, ça ne t’aura pas échappé ?

CC : Oui, c’est vrai, on assimile souvent la Tour Eiffel à un symbole phallique…

JFW : Pouvait-on faire autrement avec ce "gland" qui la surplombe ? En tous cas, sur le plan esthétique il "finit" superbement le bâtiment, marque clairement le bout, après quoi les 4 arêtes se rejoignent et s’unissent pour former le dôme puis l’antenne qui, telle une seringue, pénètre sans complexes dans le ciel, poussée graphiquement par toute la structure. L'ensemble est d'une gande cohérence !

3.

CC: Ok pour le "cocorico" et le "geste artistique", mais assez parlé de la Tour Eiffel. Parlons un peu de tes  Tripodes.

JFW : Mes Tripodes sont mes dernières sculptures en date. Ce sont des réinterprétations épurées de la Tour de monsieur Eiffel avec 3 pattes seulement, au lieu de 4.

CC : N’as-tu pas le sentiment de commettre un blasphème et de trahir ainsi l’esprit d’Eiffel et de la Tour ?

JFW : Absolument pas. Cela aurait beaucoup amusé Eiffel, au contraire, car, en bon ingénieur qu’il était, il savait pertinemment que des poutrelles métalliques à section triangulaire sont indéformables et rigides, et bien plus utiles en construction que ces poutrelles à section carrée qu’il faut continuellement renforcer par de fatidiques triangulations.

CC : On n’y coupe pas, alors ?

JFW : Tout constructeur sait cela. Le triangle est incontournable.

CC : Mais alors pourquoi Eiffel a-t-il basé sa Tour sur le carré ?

JFW : Ça c’est un mystère qu’il a emporté avec lui dans la tombe. Mais si tu regardes bien, les triangulations sont absolument partout dans la Tour, ne serait-ce que ces omniprésentes croix-de-Saint-André.

CC : Et avec une patte en moins, la Tour ne risque-t-elle pas d’être bancale ?

JFW : Bien au contraire, la Tour sera plus stable.

CC : Oui mais logiquement, 3 pattes c’est moins stable que 4, non ?

JFW : Attends, il ne s’agit pas de retirer une patte à la Tour en laissant un vide à la place. J'ai tout réorganisé sur la base du triangle équilatéral. Mes 3 pattes sont équidistantes, réparties à 120° l'une de l'autre.

CC : Et ce serait plus stable ? Permets-moi d'émettre des doutes.

JFW : Souviens-toi de tes cours de géométrie euclidienne : "Par 3 points de l’espace il passe un plan unique". 3 points quelconques sont toujours coplanaires. Autrement dit tout objet à 4 pieds risque toujours d’être bancal, si l’un des pieds n’est pas bien aligné sur le même plan que les 3 autres, ce qui est très probable et très fréquent. Avec 3 pattes, on est forcément stable. Plus stable, même. On ne peut tout simplement pas être bancal. C'est pour ça que les pieds de micro, la fusée de Tintin et les pieds d'appareils photo ont 3 pattes. Les physiciens qualifient cette configuration-là d' "isostatique".

CC : Tu es physicien ou artiste, au bout du compte ?

JFW : Pourquoi, je n'ai pas le droit d'être les 2 ? Je suis fromage ET dessert. Pourquoi devrais-je me limiter ?

CC : Et pourquoi ce bonbon suspendu au milieu de ton "Tripode meccano" ?

JFW : Beaucoup de gens me posent cette question. Et je n’ai pas de réponse satisfaisante. C’est peut-être pour cela qu’il est là, pour qu’on se demande pourquoi, moi inclus. C’est ma liberté créative que de ménager cette petite fantaisie gratuite au sein de cette construction tout ce qu’il y a de plus rationnel, d’y insérer cet intrus incongru, comme le noyau de yin au milieu du yang (et vice-versa). Chacun pourra inventer des explications et me prêter les intentions qu’il voudra, pêle-mêle : une petite touche de couleur dans ce monde d’acier gris, un élément comestible, désirable et mou dans cette structure métallique dure et froide…

CC : Mais le bonbon est en pâte de verre ! il est dur ! il n’est même pas comestible !

JFW : Je sais, cela rajoute encore au mystère…

CC : C’est une métaphore ?

JFW : Peut-être, mais de quoi ?

CC : Et le bijou ?

JFW : Mon bijou est un Tripode miniature en or massif, de 4 cm de haut, monté en pendentif, avec un diamant en haut et un rubis au milieu, à la place du bonbon, tiens. Et chaque patte est fondue dans un or différent.

CC : 3 ors différents ?

JFW : Oui : or jaune, or rouge et or blanc. Chaque patte du bijou Tripode est fondue dans un or différent car chacune incarne un des éléments de la Trinité mystique. La tripartition de l'unité divine dans le monde manifesté est un principe que l'on retrouve de tous temps dans tous les mysticismes. Avoir rendu la Tour tripode m’aura permis d’y intégrer cette dimension mystique et d’en faire un symbole universel.

CC : Et ces 2 pierres précieuses ?

JFW : Le diamant, tout en haut, incarne l’énergie divine pure, totale, encore indifférenciée, avant sa tripartition et sa descente dans le monde manifesté. C'est aussi un peu le phare tournoyant en haut de la Tour.

CC : Et le rubis ?

JFW : Le rubis c'est le cœur, il symbolise la vie organique, la vie terrestre qui, comme tu le remarqueras, manifeste sa potentialité dès le premier étage, c’est-à-dire avant même de toucher le sol.

CC : Que veux-tu dire ?

JFW : Mes Tripodes inversent le mouvement ascendant de la Tour d’origine. Avec eux, j’orchestre un mouvement descendant qui décrit la descente dans le monde manifesté de l’énergie spirituelle ou si tu préfères de l’énergie divine. En "descendant" sur Terre, cette énergie se diversifie, se divise en 3, plante ses pattes dans le sol et insuffle la vie à la matière minérale inerte…

CC : Une dimension mystique, donc ?

JFW : Je résume : 1)départ dans le ciel, depuis un point unique, la pointe de l'antenne, 2)agglomération dans un diamant aux mille éclats, aux mille possibilités et aux mille directions, 3)descente sur Terre selon 3 axes distincts s'écartant l'un de l'autre mais identiques dans leur essence, donnant la possibilité de la vie, représentée dans sa potentialité par un rubis, avant même de toucher le sol. Le message est clair : l'origine de la vie n'est pas matérielle, n'est pas terrestre.

 

4.

CC : Très peu d’artistes se sont appropriés la Tour Eiffel comme tu l’as fait… Elle est déjà tellement optimisée, tellement icônique !

JFW : C’est drôle que tu fasses cette remarque parce que, dans un entretien, Alain Bosquet demanda à Dalí ce qu'il ferait de la Tour Eiffel si on la lui prêtait et Dalí répondit : "Il ne faut pas toucher à la Tour Eiffel, elle est parfaite comme elle est !". C'est une réponse très surprenante de la part de Dalí, compte tenu de sa créativité débordante et de sa propension impérialiste à tout s'approprier. Le fait est que Dalí n'a pas su quoi faire avec la Tour de monsieur Eiffel. Étonnant non ?

CC : Très surprenant en effet. Et ça confirme ce que je disais. Parce que ce qu’on voit en général ce sont des artistes qui incluent la Tour Eiffel dans leur imagerie (on pense à Delaunay) ou, plus près de nous, qui se cantonnent à peindre un décor fantaisiste sur une reproduction de petite taille : peau de vache, nuages, petits cœurs, drapeau…

JFW : Tu penses vraiment que ce sont des artistes, ceux qui peignent des motifs de peau de vache sur des modèles réduits de Tour Eiffel ?

CC : Je n’en sais rien.

JFW : Ce ne sont que des artistes pour touristes, c'est-à-dire des artistes sans audace et sans créativité. D’ailleurs on ne trouve ces pièces que dans les magasins de souvenirs, faites en série. C'est dire…

CC : Mais pour revenir à toi, tu sembles avoir pénétré l’essence même de la Tour Eiffel dans tes sculptures qui ne sont pas du tout des reproductions à l’identique.

JFW : Absolument, mes Tripodes sont une réappropriation épurée de la Tour, une réinterprétation poétique qui intègre, sans s'y soumettre, sa nature icônique.

CC : C'est un peu abstrait, que veux-tu dire exactement ?

JFW : La silhouette de la Tour est si connue que 3 simples petites lignes suffisent à l’évoquer visuellement et à la reconnaître. Elle est devenue un signe, un signe universel qui signifie "Paris" -dans toutes les langues ! Mon processus d’épuration de la forme s’appuie là-dessus : le passage de 4 à 3 pieds, l’emploi de surfaces pleines et lisses, de l’inox poli d’une pureté immaculée, etc., tout cela s’inscrit dans cette démarche : en me reposant sur sa sémiotique icônique, je peux me détacher d'une reproduction à l'identique.

CC : Et tic !

JFW : Et toc !

CC : As-tu d’autres projets concernant la Tour Eiffel ?

JFW : Oui. Je prépare une série de Tripodes "à la manière de". Je me glisse dans la peau et dans l’esprit de certains artistes célèbres et je conçois un Tripode comme je pense qu’ils l’auraient fait si on le leur avait commandé. J’en ai plein mes carnets. J'en ai à la Dalí, à la César, à la Kapoor, à la Gaudí, à la Soto, à la Raetz, à la Veilhan, à la Magritte, à la Jeff Koons, etc.

CC : Non, pas Jeff Koons !

JFW : Et pourquoi pas Jeff Koons ? S’il y a bien un artiste à pasticher pour éviter de se prendre au sérieux, c’est bien lui.

CC : D'autres projets encore ?

JFW : Oui, mon projet de cadran solaire géant, visible de Google Earth, avec l’ombre de la Tour, la vraie. Un projet grandiose, colossal, pharaonique, insensé. Tracé dans les rues de PAris, ce sera le plus grand cadran solaire du monde.

CC : Le rêve de tout artiste ! un projet visible de l'Espace ! Une œuvre à ta propre gloire ?

JFW : Non, à la gloire de la France. C’est un projet à très fort potentiel en termes d'image pour Paris et la France. Le public a pu en voir un état embryonnaire sur la maquette échelle réduite que j'ai montrée à la mairie du 7e en juin 2013. 

CC : Pourquoi la Mairie du 7e?

JFW : La Tour est dans le7e.

CC : Tu peux nous en dire un peu plus ?

JFW : Je ne sais pas, le 7e est dans PAris, la Tour est dans le 7e, nous sommes dans la Tour, quoi dire de plus?

CC : Non, à propos de ton projet…

JFW : Ah. C'est un projet qui a des implications politiques et institutionnelles ; il me faut encore convaincre des décideurs haut placés et trouver les financements. Je préfère ne pas en dire plus pour le moment.

CC : Un projet à la Christo? 

JFW : Si tu veux, mais conçu pour durer. Je n’aime pas l’idée d’avoir à démonter mon œuvre au bout d’1 mois…

CC : N’as-tu pas peur que l’on te grave une Tour Eiffel sur le front, que l’on te colle l’étiquette : "Monsieur Tour Eiffel" ?

JFW : Ça ne me dérangerait pas. Ce serait même un grand honneur. À mon expo du mois de juin dernier, un visiteur averti a laissé sur le Livre d’Or la prophétie suivante : "Avant, la Tour Eiffel c’était Paris, maintenant ce sera JFW". Qu'il en soit ainsi. Je préfère mille fois être "l’artiste de la Tour Eiffel" que "l’artiste qui fait des rayures de 8,5 cm de large".

CC : Oui, je vois, tu veux parler de …

JFW : …Ne le nommons pas ! ça lui ferait encore trop de pub.

CC : Qui veux-tu stigmatiser ? les artistes affairistes qui ne se renouvellent pas ou les institutions qui les cautionnent ?

JFW : Difficile de dire qui est le plus fautif des 2 dans ce genre de chose, mais c'est un débat qui nous mènerait trop loin.

CC : Et bien nous en resterons là, merci JFW.

JFW : Merci à toi. Et maintenant admirons Paris. Tu vois l'ombre de la Tour, là ? Elle indique à peu près midi et demi. Quand mon cadran sera tracé, sur le sol de Paris, tout le monde pourra le voir et le savoir…