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Écrits sur l'art
José Ferreira W.
Pourquoi
l'Homme qui marche

de Rodin
nous fera toujours marcher
Le moins que l’on puisse demander à une sculpture, c’est de ne pas bouger.
Salvador Dalí, Journal d’un génie

Il y a le pôle de celui qui fait une œuvre et le pôle de celui qui la regarde. Je donne à celui qui la regarde autant d’importance qu’à celui qui la fait.
Marcel Duchamp, Entretiens avec Pierre Cabanne
Ma recherche est du même ordre et ce qui m’anime c’est précisément de me placer du côté de l’observateur et d’entamer un travail d’élucidation des mécanismes perceptifs qui entrent en jeu et qui permettent d’obtenir cette étonnante perception de mouvement de ce qui pourtant ne bouge pas.

Grâce à cette sculpture minimaliste et surprenante, Rodin anticipe ce que les scientifiques nomment aujourd’hui la
Théorie Motrice de la Perception et nous montre qu’il nous est possible d’injecter dans la narration d’une œuvre le temps et le mouvement que nous dédions à sa consommation. C’est pourquoi l’Homme qui marche finira toujours par nous faire marcher.
Introduction
Auguste Rodin, L’homme qui marche, 1907
bronze, 213,5 x 71,5 x 156,5 cm, Musée Rodin, Paris


A première vue, personne ne marche comme l’Homme qui marche. Cette sculpture de Rodin présente une série d’incohérences posturales qui ne doivent pas tout aux classiques artifices narratifs de l’expression du mouvement en sculpture. L’analyse de l’œuvre et les déclarations de Rodin nous révèlent une œuvre aux antipodes de l’instantané photographique, composée sciemment comme une synthèse des différentes moments de la marche et non comme un "arrêt sur image". Rodin revendique et illustre une vision fluide et vitaliste du temps et du mouvement, que l’on pourra qualifier de "bergsonienne avant la lettre".

La traduction des mouvements de la vie est un souci permanent pour les sculpteurs. Mais à côté de ces préoccupations ne concernant que l’artiste, ses intentions et ses techniques, questions abondamment traitées, peu d’auteurs se sont penchés sur la réception et la perception du mouvement chez l’observateur de l’œuvre d’art, celui qui, après tout et avant tout, en est le destinataire.

Or si l’on appréhende l’Homme qui marche, en marchant autour de lui, il nous est possible de le voir s’animer dans notre perception, enrichie de notre propre mobilité.

Cette sorte d’empathie mystérieuse, non encore élucidée, consistant à projeter notre propre marche dans celle de la sculpture, continue de nous interroger mais confirme les positions de Merleau-Ponty pour qui nous sommes les metteurs en scène de notre perception. Alfred Hitchcock a bien exprimé son souci constant de prendre en compte les réactions et sentiments du public dans l’élaboration du rythme de ses mises en scène, de ses scénarios et de ses montages ; avec la réussite que l’on sait. 
Publié en 2008 dans
De La Recherche à La Pratique Clinique, Actes des 14e Journées Françaises de Posturologie Clinique
Sous la dir. de Michel Lacour et Philippe Thoumie,
Associa° de Posturologie-Equilibre